Albrecht Becker, Le Temps

ALBRECHT BECKER
PHOTO. Près de Lyon, le photographe parisien expose ses travaux sur l’anatomie intime d’Albrecht Becker, un Allemand emprisonné par les nazis et adepte du SM.
Dévolu à la scène underground, le centre Pezner de Villeurbanne a l’habitude de présenter des événements chocs pour stimuler l’engagement politique.
Hervé Joseph Lebrun explore le corps automutilé d’un nonagénaire, Le Temps, Genève.
(Tristan Cerf, Villeurbanne).

Lieu de contrastes, l’espace des arts confondus Pezner a réuni en quelques années d’existence ce que la scène underground compte de plus pointu, de la photo à la musique, en passant par le body-art et la performance. La programmation de Marie-Claire Cordat, toujours engagée, a suscité bien des polémiques. Mais l’artiste a su montrer la pertinence d’une recherche vers l’extrême. En 1997, la performance de la compagnie américaine Ron Athey déclenche des réactions violentes.
«Les performers, ouvertement séropositifs, se mutilaient sur scène et distribuaient au public des dessins fait avec leur sang, se souvient-elle; ça n’a pas très bien passé auprès des autorités, mais on ne fait pas de l’art pour plaire à tout le monde. Braver la douleur en se lacérant la peau en direct est une prise de liberté, une affirmation du corps comme instrument politique.» En 1998, la directrice artistique du centre invite la chanteuse et performer new-yorkaise Linda Lunch, manga-girl de l’extrême et figure emblématique de la scène underground. Cet hiver, le Pezner accueille Hervé Joseph Lebrun. Architecte de formation, il explore le corps d’un Allemand nonagénaire adepte du body-art et de l’automutilation: Albrecht Becker. Condamné en 1935 à trois ans d’emprisonnement pour ses relations homosexuelles, Albrecht Becker découvre le sadomasochisme en prison. C’est durant un hiver passé sur le front Est qu’il s’applique son premier tatouage. Parcourant toutes les formes d’intervention sur son corps, il s’injecte, depuis les années septante, de l’huile de paraffine dans les testicules et autour du pénis. Résultat: une transformation complète de son anatomie intime. Plusieurs générations séparent Albrecht Becker d’Hervé Joseph Lebrun et à première vue rien ne les réunit vraiment. Le premier est né avec le siècle, alors que le deuxième affiche une trentaine triomphante. A l’inverse du modèle, transformé par plus de 50 ans d’interventions, de tatouages et de piercings, le photographe est une «belle gueule» au corps intact, habillé à la mode «racaille» du Marais parisien. Survêtement sport et sweat à capuche. Leur rencontre pourtant démarre comme une histoire passionnelle, en 1998, lorsque le jeune photographe expose «Mon beau galet» au Schwules Museum (musée de l’homosexualité) à Berlin, dont le tatoué est un des mécènes. Albrecht Becker n’a jamais touché à son visage. Ce visage blanc d’un petit vieux conventionnel qu’on ne voit qu’une seule fois dans l’exposition d’Hervé Joseph Lebrun, juste à l’entrée d’un couloir trop étroit. Torse nu, bras croisés et lunettes noires sur le nez, Albrecht Becker invite le visiteur à déshabiller, examiner, coloniser sa chair dé-mesurée. Il semble chuchoter: «Ceci est mon corps, prenez-le!». Le long du couloir, le photographe a disposé les autoportraits d’Albrecht Becker face à ses propres épreuves. Les larges prises de vue de l’Allemand contrastent avec le survol presque macrographique du Français. Le premier se met en scène, clone son image, élabore des découpages sophistiqués. Le deuxième, reporter de l’extrême, cartographie, morceau par morceau, l’étrange texture. Le visiteur a besoin de quelques secondes pour reconnaître un sexe piercé dans ce moignon tuméfié, entouré d’une couronne d’épines. Albrecht Becker se fait photographier avec ses «totems», sexes en cuir qu’il confectionne lui-même. Deuxième sexe, en remplacement du disparu, mais aussi mise en abîme d’une sexualité exposée. Le parcours s’arrête dans une salle carrée où le photographe a installé quatre énormes tirages: Mon beau galet, nouvelle version. Albrecht Becker joue avec un long caillou noir, image d’un excrément sodomite. Explication de Hervé Joseph Lebrun : ” Il s’agit d’un reportage sur le corps de Becker, sans prise de position. L’intérêt est de mettre en rapport mon premier travail sur le galet, exécuté sur un corps lisse et anonyme et la version Becker, dans laquelle la peau et le caillou se confondent. Dans la dernière version, le corps devient un territoire de montagnes, un paysage.”
Un paysage que parcourt, médusé, le visiteur. A travers la peau d’Albrecht Becker, il traverse le siècle, étouffé de douleurs, à la recherche cathartique de la liberté.
Albrecht Becker par Hervé Joseph Lebrun, jusqu’au 23 janvier 2000 Pezner, 87 cours Tolstoï, 69100 Villeurbanne, France.

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