Élizabeth Herrgott

ENTRETIEN
ÉLIZABETH HERRGOTT – HERVÉ JOSEPH LEBRUN
MES ATYPIQUES, RADIO ALIGRE 1999

EH : Je vous reçois aujourd’hui, Hervé Joseph Lebrun, sur Radio Aligre, parce que vous êtes un photographe atypique. J’ai baptisé cette émission : “Albrecht Becker, le corps-décor”. Vous êtes un photographe qui pensez en poète. En regardant vos photographies, j’ai envie de dire que votre talent est littéraire, car vous sublimez votre discours esthétique. Baudelaire dans “Journaux intimes” nous signifie que l’acte d’amour a une grande ressemblance avec la torture. La torture, écrit-il, est née dans ce qu’il y a de plus infâme dans l’homme assoiffé de volupté, ce que traduit aussi le film “Salo” de Pasolini. Cruauté et volupté seraient des sensations identiques comme l’extrêmement froid et l’extrêmement chaud. Alors, vous, Hervé Joseph Lebrun, après ces évocations, vous avez sans doute de quoi répondre car votre sujet, Albrecht Becker, n’est pas loin de la démence “sexuelle”. Il jouit quand il se fait mal….

HJL : Bonjour, Élizabeth Herrgott… La torture est la question, la douleur est la réponse. Albrecht Becker a pratiqué l’auto-torture. Si l’acte d’amour prend la forme du châtiment ou du supplice, les bourreaux sont à chercher dans le panthéon de nos fantasmes. Est-ce de la démence, de la frénésie, une fureur érotomaniaque ou bien une réponse sous forme de perversion au siècle imposé et à la dictature de nos temps?

EH : Certes, Albrecht Becker a le courage de sa perversion, de son masochisme qui s’expriment par l’intermédiaire de votre art et par l’intermédiaire du sien, avant vous. Éros et Thanatos toujours rassemblés, le sexe et la mort. À travers vos photographies d’Albrecht Becker, on peut remarquer que douleur et plaisir ne font qu’un, c’est la beauté du mal, la volupté de ce qui est douloureux, le goût sans doute aussi des sensations fortes et inattendues. Est-ce que le macabre, Hervé Joseph Lebrun, vous donne des frissons ? Vous pensez-bien que ces voies insoupçonnables ne sont pas accessibles à tout le monde. Qu’en pensez-vous?

HJL : Le macabre contient l’idée d’une danse funèbre, d’une chamade qui sonne le glas de nos émotions. Ces voies dont vous parlez qui allient Eros à Thanathos sont des chemins intimes qui conduisent à la recherche de l’autre, peut-être impossible, et qui amènent à la figuration d’un Antéros, trouvé, perdu puis de nouveau retrouvé. Le sadomasochisme étant pour moi une sorte de régression…

EH : Est-ce que vous avez déjà été vivement contesté en présentant ces photographies que l’on pourrait qualifier de morbides ou de démentielles?

HJL : J’ai dû prendre de grandes précautions lors de mon exposition à Paris afin que son accès soit exclusivement réservé aux adultes. D’une manière générale, le public est respectueux de la vie d’Albrecht Becker qui, né en 1906, a traversé le siècle et a survécu à la rafle des homosexuels lors de la deuxième guerre mondiale.

EH : Hervé Joseph Lebrun, vous avez aujourd’hui 36 ans, vous êtes homosexuel et vous avez été fasciné par Albrecht Becker dont vous avez fait un nombre incalculable de photographies en noir et blanc puis en couleur. Toutes présentent le sexe martelé par des cailloux que Becker s’enfonce dans l’anus pour jouir, un sexe devenu aujourd’hui une pierre dure. Est-ce que vous, Hervé Joseph Lebrun, vous avez ressenti l’excitation que ressentait Albrecht Becker en le photographiant ? Vous avez la même revendication homosexuelle qui fait voler en éclat tous les tabous d’une société trop standardisée. Hervé Joseph, vous vous êtes saisi du corps et du sexe de Becker pour réaliser votre art photographique, pouvez-vous nous expliquer la sensibilité, la sensualité qui se dégagent de ces photos que d’aucuns ne se gênèreront pas de qualifier de pornographiques?

HJL : Ce qui est très particulier, c’est qu’il s’agit de pornographie gérontophile. Lors des séances de prise de vue, j’ai du transgresser les valeur morales et dépasser l’idée du “ça ne se fait pas”. De la photographie contemplative, ensemble nous avons glissé vers la photographie active. Il fallait que ce corps témoin, ce corps-document, agisse et s’anime. Albrecht Becker est tatoué dans une immense démesure puisque sa peau aujourd’hui est complètement bleue. Il a commencé à se tatouer à Noël 1943, lors du siège de Stalingrad, en Russie.

FM : Ce sont de beaux tatouages?

EH : C’est une fresque.

HJL : Oui, exactement, c’est une fresque. Pour lui le tatouage est une pratique sadique, il a dit clairement que les aiguilles le faisaient bander puis éjaculer, et depuis il n’a pu se passer de ce plaisir et a continué. Il s’est sur-tatoué et aujourd’hui son corps, comme je vous l’ai dit, est totalement recouvert.

EH : Heureusement qu’il porte de beaux costumes ! Seuls les mains et le visage qui dépassent ne sont pas tatoués. Comme c’est un dandy, il a sans doute voulu garder une apparence extérieure, mais en même temps son corps tatoué, il le trouve beau, mais il le réserve à la photographie, aux initiés dont vous faites partie Hervé Joseph Lebrun.

HJL : Albrecht fut lui-même photographe, photographe exclusivement de lui-même, toutes ses photos sont des autoportraits et il existe une grande collection de photographies d’Albrecht Becker par lui-même.

EH : C’est donc un grand narcissique!

FM : Est-ce qu’en France, il serait possible d’aller jusqu’à cette extrémité? Après avoir visité Berlin une ou deux fois, je me dis que les Allemands vont très très loin.

EH : Oui, peut-être à cause du nazisme. Quand on voit le film de Pasolini, “Salo”, on comprend à travers ce film extraordinaire que l’esthétique est là pour souligner l’horreur. Lorsque vous avez rencontré Albrecht Becker, une sorte de fascination s’est établie entre entre vous et lui, une sorte d’admiration réciproque. Est-ce que vous admirez vraiment Albrecht Becker, Hervé Joseph Lebrun?

HJL : Oui, je l’admire….

FM : Pourquoi l’admirez-vous ?

HJL : Parce qu’il est l’un des derniers survivants de la persécution des homosexuels par les nazis. Il y a aussi un Français qui comme lui a été également enfermé et torturé par les nazis, c’est Pierre Seel. Il est encore vivant et il a publié : “Moi, Pierre Seel, déporté homosexuel”. C’est important pour moi, par Albrecht Becker, d’avoir accès à ces témoignages. Quand je le photographie, il me livre toute son émotion, toute cette souffrance devenue plaisir.

EH : Hervé Joseph Lebrun, vous vous êtes rencontrés avec Albrecht Becker sur le terrain de l’homosexualité, mais Albrecht n’est pas un homosexuel quelconque.

HJL : Albrecht Becker est un monument. Mes photos traduisent en effet sa personnalité complexe. Lui, il a réalisé avec ses photographies des photomontages pornographiques qui sont d’une force incroyable. Il a effectué sur ses tirages des dessins obscènes, des coloriages, des collages, ce qui a enrichi de façon rare et singulière son style photographique.

EH : Vous êtes un photographe particulier, nos auditeurs s’en sont certainement rendus compte. Vous exposez aujourd’hui à Villeurbanne dans un lieu excentrique et extravagant qui s’intitule le Pezner dont la définition est celle-ci : Espace des Arts Confondus. L’espace des Arts Confondus s’inspire de l’œuvre écrite d Antonin Artaud.

FM : J’ai vu les photos que vous m’avez montrées, Hervé Joseph Lebrun, elles sont déroutantes et pour moi d’une grande violence. Ce n’est pas beau!

EH : Cependant on peut trouver cela beau, d’un esthétisme particulier.

HJL : Est-ce l’esthétique de la laideur ? Ce n’est pas seulement ça, c’est aussi un témoignage car Albrecht Becker a gravé en lui, sur lui, l’histoire du XXème siècle, un siècle qui fut terrible.

EH : On va en effet rentrer dans l’an 2000, et notre monde est de plus en plus infernal, il y eu l’époque romantique où l’on parlait de l’”homme-Dieu”, tout cela a disparu, maintenant nous sommes dans un siècle diabolique.

HJL : Certes, mais Albrecht n’est pas le diable ! Et nous ne sommes pas très loin ici du symbolisme de la fin du XIXème siècle et de ses représentations mystiques!

EH : Il n’est pas le diable mais tous les arts confondus se tournent vers le diable, vers le satanisme, vers l’esthétisme du mal. Au cinéma, il y a eu Genet, Pasolini dont on parlait tout à l’heure, il y a aussi Greenaway, Ferrara, Cronenberg. Tous, pourrait-on dire, sont des héritiers de Sade et de Bataille. Il y a de plus en plus de sadomasochisme dans les œuvres actuelles, il y a même depuis deux ans, un festival SM. Albrecht Becker, dans sa démarche photographique de l’autoportrait, traduit sa passion pour le corps “mutilé” mais à votre avis, Hervé Joseph Lebrun, est-ce que c’est aimer son corps que de le détruire ? car Albrecht abîme son corps, il est d’un masochisme forcené.

HJL : Oui, il a fait un grand nombre d’injections d’huile de paraffine dans ses testicules.

FM : À quoi sert l’huile de paraffine?

HJL : Il a commencé à la fin des années 50 à s’injecter de l’huile de paraffine dans les testicules. C’était la technique utilisée par les femmes qui voulaient avoir des gros seins. Albrecht a eu un problème médical avec la paraffine, celle-ci s’est déplacée et diffusée dans les tissus. Il a donc la région pubienne complètement enkystée et boursouflée. On voit cela sur mes photographies, c’est photogénique!

EH : C’est certes photogénique et de plus, c’est rare. Pour un photographe comme vous, Hervé Joseph Lebrun, je suppose que c’est un moyen d’éterniser quelque chose d’inhabituel et de grave. Parlez-nous de ces cailloux, qu’Albrecht Becker utilisait pour jouir, on appelle cette jouissance “stone fucking”.

HJL : Je voudrais d’abord vous parler de l’exposition à Berlin au Schwules Museum, le musée de l’homosexualité, où j’exposais une série de photographies “Mon beau galet” : une sodomie avec un caillou. C’est à cette occasion que j’ai rencontré Albrecht Becker pour la première fois. Nous avons alors décidé de travailler ensemble et nous avons alors réalisé une sorte de remake de cette série : “Mon beau galet : Albrecht Becker”. Ces photographies ont une dimension de 90 cm sur 1,40 m. Elles montrent en gros plan la sodomie avec le caillou. À ce titre, elles semblent fétichistes, mais l’explication peut se faire à un autre niveau : l’inconscient optique défini par Moholy-Nagy où les désirs refoulés et les actes manqués sont délivrés par une surréalité de la vision objective. Il s’agit d’hygiène de l’optique et de salubrité de la vision.

EH : Les galets qui ont servi sont-ils exposés?

HJL : Je pourrais les exposer, ces galets existent.

EH : Ce qui voudrait dire qu’Albrecht Becker utilise toujours les mêmes galets.

HJL : Dans sa collection de godemichés, Albrecht a une grande quantité de galets. J’avais déjà présenté une série de photographies qui montrait cela lorsque j’ai rencontré Albrecht. Lui, il pratiquait depuis longtemps le stone-fucking. Ce fut pour moi une rencontre étonnante et enrichissante.

EH : Son sexe est devenu une véritable pierre dure m’avez-vous dit, aussi dure que les galets dont il se sert?

HJL : Oui, Albrecht est devenu un homme-pierre. Il sera fossilisé dans quelque temps, un vieux mammouth.

EH : Sauf que vous m’avez dit qu’il espère vivre encore très longtemps.

HJL : Comme tout le monde, je suppose.

FM : Il a fait tellement de choses à son corps qu’il doit se dire que la vieillesse n’atteindra plus ce corps là.

HJL : Il était modèle, avant la deuxième guerre mondiale, c’est pourquoi il a attiré l’attention des nazis et pourquoi il fut arrêté, il parle plusieurs langues, il a été interprète franco-allemand avant la guerre, c’est un francophile.

EH : Pouvez-vous nous parler de son travail dans les studios de Hambourg?

HJL : Après son incarcération à Nüremberg, il devint soldat sur le front russe. Là, Albrecht fut blessé au bras en août 1944 et rapatrié d’une drôle de manière puisqu’il rentra en Allemagne à pied. Ce fut une longue épreuve, l’Allemagne perdait la guerre, les villes étaient bombardées, il n’y avait plus de moyens de transport. Lorsqu’il arriva à Würzburg, il y avait un tournage de film. Albrecht rencontra l’architecte-décorateur de ce film, Herbert Kirchhoff avec lequel il a passé le restant de sa vie jusqu’à la mort de celui-ci en 1988. Actuellement, Albrecht habite à Hambourg dans leur maison. Il reste dans cet endroit beaucoup de choses communes aux deux hommes. Albrecht, à son tour, est devenu un grand décorateur des studios de cinéma de Hambourg pour Real Films et sa filmographie comprend plus d’une centaine de films. Il a aussi beaucoup travaillé pour la télévision. Ce fut en effet un grand décorateur de cinéma et on peut considérer son corps comme un décor, il y a en effet un lien entre sa profession de décorateur de films et l’exercice qu’il a effectué sur son propre corps. Un art!

EH : C’est très intéressant cette histoire de corps-décor, Hervé Joseph Lebrun.

FM : Élizabeth Herrgott, cette émission va se terminer, pouvez-vous nous parler de cet espace des Arts Confondus dirigé par Marie-Claire Cordat à Villeurbanne où expose Hervé Joseph Lebrun?

EH : Cet espace des Arts Confondus se nomme le Pezner, j’ai expliqué tout à l’heure que c’était un hommage à Antonin Artaud et que les gens qui y viennent ont un courant de pensée très particulier, je dirais que c’est un lieu surprenant, et pour être plus précise, il s’agit d’une ancienne imprimerie où il n’y a aucune fenêtre, seulement la lumière électrique. les murs sont noirs et les tableaux sont souvent accrochés avec des chaînes. On a l’impression quand on rentre dans ce labyrinthe qu’on va s’y perdre dans tous les sens du mot, aussi bien parce que le lieu est satanique et effraie et que l’art qui est montré, scandalise, déstabilise surtout les conformistes. Grâce à vous Hervé Joseph Lebrun, nous avons pu connaître ce lieu aujourd’hui, et saisir la personnalité d’Albrecht Becker si étonnante et si complexe. Elle nous a passionné. Allez-vous continuer ce travail avec lui au-delà de cette exposition?

HJL : Je dois bientôt aller à Hambourg pour une nouvelle série de photographies. J’ai exposé à Paris au mois de février dans une galerie au 9 de la rue des Guillemites dans le Marais.

EH : Hervé Joseph Lebrun, avez-vous actuellement d’autres sujets qu’Albrecht Becker ?

HJL : Oui, une exposition qui s’intitule : Mon beau gars l’est.

EH : C’est très lacanien, votre manière de l’exprimer ce galet! C’est un glissement de langage et quel est ce nouveau sujet ?

HJL : Guillaume Dustan, écrivain et éditeur gay. Ce qu’il y de nouveau dans cet autre volet de cette même série, c’est que le galet est remplacé par une guirlande de Noël. Une sodomie électrique. La guirlande est un tube plastique dans lequel des ampoules sont allumées.

EH : Je terminerai aujourd’hui cette émission à l’envers. Vous êtes architecte, Hervé Joseph Lebrun, diplômé de l’école d’architecture de Toulouse, mais tout aurait commencé au Bauhaus à Weimar. Votre père est parisien, fils d’un fort des Halles normand. Et votre grand-mère est cathare. Hervé Joseph Lebrun, avez-vous d’autres révélations à nous faire sur Radio Aligre qui pourrait nous conduire à votre œuvre marginale?

HJL : Je vous remercie, Elizabeth Herrgott, de m’avoir invité à votre émission.

EH : Merci, Hervé Joseph Lebrun, d’être venu sur Radio Aligre nous parler de vos photographies sur l’anatomie intime d’Albrecht Becker, un Allemand qui emprisonné par les nazis est devenu un adepte du SM malgré lui, le comble c’est qu’il y a trouvé sa jouissance !